Ils devaient atterrir à Ajaccio. Finalement, “à cause d’un problème de licence de pilote d’avion”, c’est à Figari qu’ils se sont posés. Avant de prendre un bus qui tombera en panne sur la route de la cité impériale. Eux, ce sont les Bulgares. Une équipe coachée par un type au talent si grand qu’il a depuis longtemps perdu le contact avec le genre humain : Lothar Matthaüs. Après des expériences aussi exotiques que calamiteuses au Brésil, en Autriche et en Israël, l’ancien Ballon d’or 1990 a accepté le poste de sélectionneur du pays de Trifon Ivanov à la condition qu’on respecte son sens du professionnalisme. C’est d’ailleurs ce qui l’a amené à dire oui à un match à Ajaccio début juin, afin de préparer une rencontre ultérieure contre le Montenegro. “Je me suis dit que la sélection corse, et les conditions dans lesquelles on peut les affronter, seront similaires à notre match qualificatif. A chaque fois, c’est un petit pays, mais les footballeurs sont fiers de jouer pour leur maillot”, dit l’Allemand. La Corse, un “pays”? “Bah, quand on voit que des mecs comme Chypre ont le droit de faire des compétitions officielles…”, souffle-t-il en guise de réponse. En seulement trois ans, Patrice Paquier, Lucien Felli et André Di Scala auront donc réussi leur coup : la squadra corsa est prise au sérieux.
A la base, il y a trois ans, ils voulaient juste prouver que les footballeurs de l’île avaient du talent, alors que les clubs du coin commençaient à en douter. Ils se sont alors rappelés au bon souvenir de match Corse – France de 1967 joué à Marseille, mais plus encore d’un match de préparation du Cameroun pour le Mondial 98 en organisant un match contre le Congo. Ils convoquent alors tous les joueurs de leur connaissance ayant une ascendance corse. Comme ça, pour prendre la température. Si Mathieu Flamini ignore l’invitation, François Modesto, pourtant de mariage, traverse la Sardaigne à fond de calle pour honorer le rendez-vous, Sébastien Squillaci file en douce de Séville de peur que son club ne le retienne et même Steve Savidan, pourtant un mec d’Angers, essaie d’en être, au moins pour accompagner son pote Leca, de Caen. De quoi organiser une suite. Ce sera un tournoi un an après, featuring le Togo, le Gabon, et même la Bretagne. Hélas, le mauvais temps et la relégation du Sporting Club de Bastia plombent les recettes du stade lors de la finale à Furiani. “On n’a pas baissé les bras, on s’est dit que cette année, on allait frapper un grand coup”, explique André.
Le grand coup a un nom: la Catalogne, coachée par Johan Cruyff. Début 2011, Dédé s’est rendu à Barcelone pour “faire du contact”. Selon Patrice, le feeling est bien passé: “Les Catalans se sont engagés à faire un match. Mais il y avait les élections régionales le 26 mars. Ceux avec qui on a traité ont perdu, et la nouvelle fédération nous a dit que c’était trop tôt pour faire quelque chose cette année”. A ce moment-là, il reste deux mois pour trouver quelqu’un. C’est peu, alors les réseaux chauffent. Surtout ceux de Jean-Michel Cavalli, le sélectionneur globe-trotter. L’Uruguay s’est déjà engagé ailleurs, ce sera donc la Bulgarie, après que son illustre sélectionneur soit venu en personne valider le stage début mai, à trois semaines du match. Pour affronter la Lotharteam, la squadra peut en plus compter cette année sur le soutien d’un des plus célèbres de ses fils, Ludovic Giuly, qui avait pourtant snobé le rendez-vous inaugural. Une absence de la mobylette qui avait été bien commenté à l’époque. “La vérité, c’est que la première année, il avait dit oui. Mais il avait le jubilé de Candela la veille. Je le comprend, il a du faire une belle fête à Rome”, pardonne Dédé d’un ton paternel. Jean-Michel Cavalli n’ignore pas que les cadres de son équipe ne vont pas réserver un accueil tonitruant au joueur du PSG. Mais cela ne l’inquiète pas. Pas plus qu’une prétendue animosité entre Bastiais et Ajacciens : “Nous sommes tous des amis. Du moins, on sait faire la part de choses. Moi, sur le terrain, je filais même des coups à mon frère. Mais il y a le terrain et il y a la vie.”
Comme il y a le match et les tribunes. 6000 spectateurs, et dès la cinquième minute, une petite provocation de la part des supporters bastiais à Timizzolu :“On a un public!” Réponse des acéistes : « On est en Ligue 1 ! ». Macagna d’une tribune envers l’autre et bombes agricoles dont chaque explosion est applaudie par les enfants rythment la partie. Sur le terrain, l’équipe corse s’en sort bien, même s’il faut un Penneteau en très grande forme pour les laisser dans le match. Lothar ne déçoit pas non plus: il sort de son banc à la reprise pour incendier l’arbitre qui a eu le tort de faire reprendre le match avec trois minutes de retard. Score final, 1-0 pour la squadra. “On s’incline sur une erreur de notre gardien mais on a senti que les Corses avaient envie de briller contre la Bulgarie” commente le sélectionneur juste devant Paul Marchioni qui ne fait même pas gaffe. Il faut dire que le vainqueur de la coupe de France avec Bastia en 1981 est tout ému par la performance de ses compatriotes. Lorsqu’on lui demande quel adversaire il rêverait à l’avenir de voir fouler une pelouse corse, son œil se met à briller: “Maintenant, ça serait bien de rencontrer une grosse nation comme la Serbie”.
Sa phrase n’est pas innocente, car non loin de lui se trouve son copain Sacha. Comme Giuly, tout excité de partir avec ses nouveaux copains faire le tour des paillotes du coin, Sacha porte la chemise blanche. Mais c’est un tout autre style, plus dans le ton de Sofia et de ses impresarios de films pour adulte. L’homme qui est derrière la plupart des transferts de l’ancienne république de Tito vers la Ligue 1 (Drobjnak, Jestrovic…) est agréablement surpris: “Je ne savais pas qu’ils pouvaient jouer à ce niveau. La Serbie l’an prochain, c’est possible”. Lucien ne s’inquiète de toute façon pas, ce ne sont plus les propositions qui manquent: “Le président de la fédération canadienne est corse, il nous veut l’an prochain au stade Olympique de Montréal”. Sinon, en 2012, il y a la Viva World Cup, la coupe du monde des nations sans Etat, au Kurdistan. “Les mecs prennent tout en charge, ils ont même fait construire les stades exprès. Pour l’instant, on n’a pas donné suite. Déjà le niveau est très faible, c’est que des équipes amateurs. Et puis ils acceptent la Padanie, l’équipe de la Ligue du Nord en Italie. Même s’ils ont Maurizio Ganz dans leur équipe, c’est un peu borderline. En même temps, il paraît que la Catalogne va venir avec tous ses internationaux, alors…” continue celui qui officie en tant qu’avocat auprès de la Ligue Corse. Preuve des intentions sportives de cette équipe, le but suprême, l’obsession, c’est une sélection peuplée de champions du monde. Pas l’équipe de France. Et à la FFF, on a saisi le message. Le développement de l’équipe, qui envisage de monter une sélection espoir pour gagner en crédibilité auprès de la FIFA, est accueilli étonnamment avec enthousiasme. Erik Mombaerts sélectionneur de l’équipe de France espoir l’assure : « La sélection corse, ce n’est pas choquant dans le sens où l’identité de l’île est forte. Malheureusement, ils ne peuvent pas disputer de Gold Cup comme la Guadeloupe. Mais quand on voit les résultats des clubs insulaires cette année, le vivier, ils l’ont. Et en ce moment, on en est à faire deux sélections espoirs. Alors les Corses peuvent s’y mettre ». Comme un feu vert pour la prochaine étape. Avant de guetter une opportunité qui permettra de s’engouffrer, comme la Nouvelle-Calédonie il y a 20 ans, et de basculer dans l’officialisation. Et pourquoi pas de retrouver ce bon vieux Lothar dans le cadre d’éliminatoires.